« À nous le politique :

donner des mains à l'espérance »

contribution aux Journées sociales du Québec

7-9 mai 1999

de Luc Villemaire, M.A. sciences politiques

coordonnateur de Mon chez-nous

Mon chez-nous est un organisme communautaire né de la volonté d'autres organismes qui en sont venus, en 1996, à un même constat et à une même conclusion. Ils ont constaté que leurs interventions auprès de certaines personnes ne suffisaient pas pour leur permettre une reprise en charge d'elles-mêmes. Si des refuges et des soupes populaires pouvaient répondre aux situations les plus urgentes, la précarité des personnes seules, à faible revenu et fragilisées était telle que celles-ci vivaient un circuit de pertes progressives qui les menaient parfois jusqu'à l'itinérance ou jusqu'au suicide. Prises dans ce circuit, ces personnes échappaient à la bienveillance des organismes communautaires, institutionnels ou publics, et on les retrouvait sur une pente qui conduisait parfois jusqu'à la désappropriation de leurs conditions de citoyenneté.

Face à ce constat, des organismes partenaires ont convenu qu'une intervention plus efficace auprès de ces personnes s'effectuerait mieux à moyen terme et dans un contexte d'habitation subventionnée. C'est ainsi qu'ils ont développé un concept de logement social pourvu de support communautaire. C'est ce qui donna naissance à Mon chez-nous.

La première tentative fut celle de s'allier à un organisme municipal d'habitation, et de partager les tâches, l'un s'occupant de la gestion immobilière, l'autre s'occupant du support communautaire. Mais cette formule connut des ratés pour diverses raisons, dont celle du syndrome « pas dans ma cour ».

La complexité de se faire maître d'œuvre

En 1997, le Gouvernement du Québec donna suite au Sommet sur l'économie et l'emploi, et institua le Fonds québécois d'habitation communautaire. Avec ce Fonds, il lança la première programmation, le programme AccèsLogis. Mon chez-nous y vit l'opportunité de devenir propriétaire et gestionnaire immobilier, et d'assumer cette responsabilité tout en ne perdant jamais de vue sa mission première, celle du soutien aux personnes seules, à faible revenu et fragilisées.

L'une des grandes difficultés fut celle de devoir s'arrimer à une diversité d'intervenants, pas toujours d'intérêts communs. À travers des cultures d'organisation et des idéologies parfois divergentes, il fallait apprendre à négocier, sans perdre le respect de sa propre intégrité.

Dans cette perspective, Mon chez-nous poursuivit son étude de la problématique des gens seuls et appauvris, du secteur de l'Île-de-Hull, et explora certains sites. La Ville de Hull, intéressée par le concept, suggéra le site de l'ancien cinéma de Paris, désaffecté depuis près de vingt ans. Une collaboration fructueuse s'établit et un projet fut préparé puis présenté à la Société d'habitation du Québec au printemps 1998. Il s'agissait de transformer l'ancien cinéma en 17 logements d'une chambre à coucher, en plus de deux salles communautaires, d'un bureau administratif et d'un lavoir. Il ne s'agissait pas d'une maison de chambres, mais de logements pour des locataires. L'un de ces logements allait être réservé à l'usage d'un intervenant-résidant qui verrait quotidiennement au support communautaire et à la reprise en charge des résidant-e-s.

Basé sur un investissement global de plus d'un million de dollars, le montage financier comprenait une contribution du milieu comme l'une des conditions nécessaires à l'approbation du projet. Cette contribution fut établie initialement à 170 000 $. Elle fut comblée par la Ville de Hull, avec une subvention directe de 50 000 $, par de substantielles contributions de nombreuses communautés religieuses, qui totalisèrent 87 500 $, et par l'appel du soutien populaire à l'aide d'une loterie, le «Tirage express » de Mon chez-nous, mené en juin 1998.

Après moult péripéties, un Engagement définitif fut accordé à Mon chez-nous en septembre 1998. L'organisme procéda à l'acquisition de l'immeuble, et les travaux de rénovation purent débuter. Ces travaux durèrent de novembre 1998 à février 1999.

En parallèle à la rénovation conduite par le contracteur général, un Comité de sélection des locataires fut constitué et mena ses travaux jusqu'à une recommandation finale adressée au Conseil d'administration de Mon chez-nous le 20 janvier 1999. Après seulement une vingtaine de jours de recrutement de candidatures, principalement auprès des organismes membres, une quarantaine de demandeur-e-s avaient signifié leurs souhaits de s'établir à Mon chez-nous. Les 16 logements disponibles allaient être comblés sans difficulté, et la démarche démontrait autant l'intérêt que le besoin pour cette formule inédite en Outaouais. Les locataires de Mon chez-nous commencèrent à y vivre à partir du premier mars 1999.

Mon chez-nous a fait un effort additionnel, soit celui de fournir l'ameublement nécessaire à tous les locataires. Il a bénéficié pour ce faire d'un don magistral, soit la fourniture des cuisinières et des réfrigérateurs par Brault & Martineau. Des achats de biens neufs et usagés, soutenus en partie par une subvention accordée par les Partenaires du Cardinal, ont complété les besoins.

Ténacité

Mon chez-nous a développé jusqu'à date le plus gros projet d'économie sociale en Outaouais. Il s'agit d'un modèle qui intègre l'amélioration de la qualité de vie et du bien-être des individus et de la collectivité qui les entoure. Il crée de l'emploi durable et de qualité. Il s'inscrit dans une perspective de justice sociale et de solidarité. C'est aussi une mesure de lutte contre la pauvreté et l'exclusion. Il associe des subventions publiques à du financement autonome privé et à des engagements bénévoles. Ce projet est même devenu, par la démonstration de sa faisabilité, un exemple de possible et une forme de levier d'action duquel un bon nombre d'autres projets pourraient s'inspirer.

Alors que beaucoup de projets, humanitaires en essence, souffrent d'embûches, que ce soit celle du syndrome « pas dans ma cour » ou celle du manque de soutien public ou privé, Mon chez-nous a su relever le défi de faire face, de prendre le taureau par les cornes et de ne pas reculer. En cela, ses officiers exécutifs et les organismes membres ont fait preuve de ténacité. Ils n'ont pas attendu qu'une politique d'en haut vienne résoudre le problème qu'ils observaient par la base. Ils ont entrepris de trouver une solution, de l'astiquer et de la faire valoir d'une manière suffisamment crédible pour que des partenaires puissent se lever, en toute confiance, et accorder leur appui au projet.

Si les sciences politiques étudient tous les phénomènes de pouvoir, Mon chez-nous est un bel exemple de ce politique à étudier. Ce n'est pas le pouvoir qui assujettit, c'est celui qui épanouit. Ce n'est pas le pouvoir comme une finalité, mais le pouvoir comme un moyen. C'est ce pouvoir qui a su donner des mains à l'espérance, et concrétiser une solution pour contribuer à résoudre un problème social et humain. C'est le pouvoir qui construit.

L'avenir

Certes, la contribution de Mon chez-nous n'est pas en soit la résolution du problème identifié auprès des personnes seules, à faible revenu et fragilisées. Il s'agissait d'une première, indispensable pour faire la démonstration de la faisabilité et de la qualité du projet. Mais le besoin n'est pas comblé pour autant, et Mon chez-nous doit entreprendre de nouvelles phases. L'enjeu de l'avenir est donc celui du développement, lequel ne pourrait se réaliser sans ressources adéquates pour ce faire.

L'autre enjeu, sans doute le premier, est celui de consolider tout ce soutien communautaire à accorder aux locataires de Mon chez-nous. Déjà le soutien s'effectue dans un quotidien qui marie la simplicité d'une dynamique admirable, avec une véritable rédemption pour des personnes jusq'alors laissées à elles-mêmes. Mais que ce soit pour la pérennité de l'intervenant-résidant, ou pour la liaison avec les organismes à l'origine de ce projet, il faudra que les ressources de support communautaire soient assurées d'une manière permanente.

L'avenir de Mon chez-nous requiert donc la reconnaissance publique de son service, signifié par un financement public récurrent. Depuis trop d'années on voit l'État se départir de responsabilités publiques. Il ne faut pas qu'en confiant des rôles d'intervention et de gestion de problématiques sociales à des organismes communautaires comme Mon chez-nous, les gouvernements en profitent pour se délester des charges financières qui incombent à ces services. C'est vrai pour Mon chez-nous mais c'est aussi vrai pour tous les organismes communautaires qui œuvrent par la base à régler des problèmes qui, autrement, finiraient par nécessiter une intervention publique directe, et sûrement plus lourde.

Les instances publiques doivent s'inscrire comme des partenaires de projets comme celui de Mon chez-nous. La Société d'habitation du Québec, la Ville de Hull, le Secrétariat au développement des régions, l'Office municipal d'habitation, le CLSC de Hull, se sont déjà associés de près au projet. Il manque maintenant la Régie régionale de la santé et des services sociaux de l'Outaouais et le Secrétariat à l'action communautaire autonome. Mon chez-nous lance un appel à ces instances publiques : votre soutien récurrent n'est pas une dépense mais un investissement qui s'inscrit directement dans vos mandats et qui est rentable pour la société.

Le 24 mars 1999