Squatters

© Luc Villemaire 1991, Bervil 1998

Juste au retour de l'école
C'était l'heure de mon jeu favori
Sur la butte traversant l'Île de Hull
Sur les rails avec mes ami-e-s

Là je m'amusais à voir passer les trains
Qui ralentissaient jusqu'à la gare Beemer
D'où sautaient des passagers clandestins
Pour déjouer les contrôleurs

Ma mère avait pris l'habitude
De sortir au passage de quatre heures
Pour offrir avec toute sa quiétude
Un repas aux hasardeux passeurs

Moi ça m'amusait de les voir s'en aller
Manteaux longs, poches de draps, et la tête baissée
Ils auraient sans doute voulu être ailleurs
Mais chez moi ils étaient débarqués

Je les suivais avec mes copains
Juste pour voir où ils allaient coucher
Ils prenaient tous le même chemin
Vers des terrains inoccupés

De l'autre côté du ruisseau de la Brasserie
Là où des squatters s'étaient fait des abris
S'étaient redonné un morceau de fierté
En se bâtissant un quartier

Mais

Y fait chaud au Creek Side
Y fait trop chaud l'été
On déjà trop vu d'enfants décéder
C'est pas normal disaient les médecins
Mais c'est fatal c'était leur destin
Quant on est pris pour vivre ici
On prend c'qu'on peut
Sans dire merci

Y fait froid au Creek Side
Y fait trop froid l'hiver
Les cabanes de tôles se transforment en glacières
C'est pas malin disaient les anciens
Mais c'est fatal d'être si restreint
Quant on est pris pour vivre ici
On prend c'qu'on peut
Pour chauffer les abris

C'est là que Simone a grandi
C'était la fille du maire choisi
Au bidonville c'était notre amie
Avec qui nous faisions des folies

Puis un jour ils sont venus les déloger
Les masures, les mansardes furent toutes détruites
Je n'ai jamais revu Simone par la suite
Mais jamais je ne les oublierai

(trente années plus tard, vers 1980)

Aujourd'hui ma fille a vingt ans
Elle se cherche un appartement
Mais avec la crise du logement
Elle n'a rien trouvé de décent

Alors elle a fait comme les squatters d'avant
Elle a planté sa tente sur la rue Saint-Laurent
Et moi j'ai crié une colère de gitan
On n'apprend rien malgré le temps

Et moi j'ai crié une colère de gitan
On n'apprend rien malgré le temps